L'étrange histoire des PIQUEURS de Lorient.

Publié le par Marylis Costevec

L'étrange histoire

des "piqueurs" de Lorient

Source : Le Nouvelliste du Morbihan ( 4 au 14 avril 1918)
 

Qu’ont pensé les habitants de Locmiquélic de l’étrange histoire des piqueurs qu’ils ont pu suivre dans le journal en ce mois d’avril 1918 ?

Ont-ils continué à traverser la rade sans arrière-pensée ou ont-ils été inquiets eux aussi ?

Lisez plutôt en vous demandant ce qui pourrait déclencher ce genre de phénomène de nos jours et comment cela s'exprimerait :

L’histoire des « piqueurs » a commencé le 4 avril  à la sortie de l’église Saint Louis :

coll. privée (D.R.)

la petite Madeleine, fille d’un commerçant de la rue des fontaines, a été piquée à la joue par un inconnu « paraissant âgé, à moustaches grisonnantes, portant un paletot gris et des lunettes à verres jaunes. … ». Comme il y a eu des précédents à Nantes, la police est alertée.

Le 6 avril, ce sont 4 personnes qui se plaignent de piqûres suspectes : « … dans la rue Française, une autre fillette, piquée à la joue (…) aurait reçu les soins d’un docteur voisin. Sous les halles, deux jeunes filles auraient été piquées et enfin une autre enfant rue Saint Pierre. »

L’affaire se corse et le 7 avril, le journaliste du « Nouvelliste » évoque une machination de l’ennemi allemand :

« Les Boches nous ont donné des chocolats  renfermant des hameçons pour perforer les intestins, puis des bonbons contenant des substances toxiques. Ils en sont arrivés, semble-t-il à d’autres procédés plus barbares encore. »

Ce n’est plus un piqueur qui opère mais au moins deux et même plus et toujours selon le même mode opératoire :

« … tantôt un homme à lunettes jaunes, parfois une femme aux yeux remplis de douceur, vous frôle en passant. Un aimable « Pardon, Madame » est prononcé. L’étranger ou l’inconnue disparaissent. Moins d’un quart d’heure après, une gouttelette de sang perle au poignet ou à la joue : la piqûre a été faite sans que la victime s’en soit aperçue sur le moment ».

En ce jour de marché, on dénombre au moins 10 victimes !!

coll. privée (D. R.)

Des suspects ?

Après que deux employées des Nouvelles Galeries aient vu perler une goutte de sang suite au passage d’un client « assez âgé, portant beau et discutant la valeur des objets mis en vente », un homme est arrêté et conduit au commissariat accompagné d’une foule menaçante :

« Qui lança le mot : « C’est le piqueur ! ». On ne le sait mais toujours est-il que le promeneur, M. D. 69 ans, (…) a été la victime d’une regrettable erreur. Il s’en fallut de peu qu’il ne fut lynché par la foule et il dut être protégé par cinq gardiens de la paix. M. D. reçut cependant dans le court trajet de la rue  (…) des Fontaines à la rue de l’Hôpital, des coups de parapluie, de cannes, voire même de poings. (…). Devant le commissariat central, il fallut établir un véritable barrage pour empêcher la foule d’envahir l’immeuble. Des cris de « A mort ! le Piqueur ! » retentissaient sans cesse.

coll. privée (D.R.)

Au même moment, une jeune femme interpellée pour vol se fait traiter de « piqueuse » et est copieusement « houspillée". Des foraines proposent même aux gardiens de la paix de la leur livrer, qu’elles se chargeraient de leur affaire  ».

 

Le 9 avril, le journal annonce que les piqûres continuent et raconte les déboires d’un étudiant qui faisait tournoyer sa canne en attendant ses amis.

Celle-ci « frôla deux jeunes filles qui crièrent aussitôt : « Au piqueur ! ». Quatre ou cinq militaires, se trouvant à proximité sautèrent sur l’étudiant. La foule fit chorus et ce fut dans un état lamentable, la figure ensanglantée, les vêtements déchirés que le pseudo-piqueur arriva au poste de police (…).

Peu après cette arrestation mouvementée (…) un incendie éclatait rue Poissonnière. Bien entendu, les curieux affluèrent et deux d’entre eux furent piqués dans le dos. »

 

Des gens dubitatifs ?

Les journalistes et les autorités regardent tout cela d’un air circonspect et parfois amusé … On tente de relativiser tout en appelant à la vigilance. Le 9 avril, on peut lire, sous la plume d’un chroniqueur :

« Ne nous emballons pas. Les choses de guerre, ce qui se passe au front, sont bien suffisants à retenir nos pensées. Et de grâce n’allons pas égarer nos imaginations dans des puérilités sorties toutes chaudes des « mystères de New York », de « Fantômas » et de « l’homme aux dents … je ne sais plus de quelle couleur ... »

Certes, mais cela n’empêche pas de compter de nouveaux « piqués », particulièrement nombreux aux abords de la rue des Fontaines : des jeunes filles, des femmes, des enfants et même un vieux monsieur, chez lui !

coll.privée D. R.

 

L'épilogue

Enfin, le 12 avril, le docteur Servel fait une mise au point : s’il y a eu des piqués, il n’y a jamais eu de de piqueur ! :

«  (…)

A une ou deux exceptions près, j’ai eu à examiner toutes les victimes et de l’examen le plus serré, il résulte de toutes les plaintes portées à la police reposent sur ce que, en médecine mentale, on appelle une « erreur d’interprétation ». Tous ont été de bonne foi ; tous ont présenté un symptôme objectif léger, banal et tel qu’ils en ont eu cent fois dans leur existence (squames épidermiques écorchées, petits papillômes cutanés érodés dans la foule  etc.). Sous l’empire de la suggestion, (et tous les sujets, sans exception étaient des suggestionnables), ces lésions banales, inaperçues jusqu’au moment où un voisin charitable attirait sur elles l’attention du sujet, devenaient tout naturellement le fait du mystérieux piqueur inexistant.

(…) »

La ville peut enfin souffler !

 

Une histoire qui prête à rire ?

Aujourd’hui, sans aucun doute mais en 1918 ?

En 1918 aussi !

On en fit des chansons, des titres d’articles (« Piqueuse, non ! Mais voleuse ! ») ou le sujet de publicités pour un produit qui soigne les objets piqués … par la rouille ( « La teinture d’iode et les piquées » « sur la piste du piqueur fantôme » etc ..) !

Tout le monde ne perd pas le Nord !

 

Une histoire qui n’est pas sans rappeler celle des « piqueurs de fesses » qui avait déjà défrayé la chronique à Paris en 1819.

Et en 2019 ? ??? Autres temps, autres moeurs ?

 

Publié dans vie locale, scènes de rues

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Machuré-Fabre 08/04/2018 14:43

Très intéressante cette histoire des piqueurs en 1918, bien sûr que l'année y est pour beaucoup la guerre n'en finit pas et tout est Bon pour faire bouger la foule des révoltés, des ignares c'est la guerre. Bon si cela se produisait aujourd'hui pas ce genre là les piqûres, mais autre chose qui paraîtrait plus grave la foule serait pareille tout aussi irréfléchie et prête à cogner "en fait c'est l'histoire d'une rumeur" tout le monde l'envenime au lieu de se calmer